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30.11.2005
LA RESORPTION DE LA CRISE SOCIALE PASSERA PREALABLEMENT PAR UNE REVOLUTION CULTURELLE.
Contre la culture de la peur permanente et de la consommation addictive.
Benoît PETIT, responsable thématique ‘Social/société’
Il est une chose que les hommes politiques ne disent jamais : la crise sociale que nous subissons est avant tout une crise culturelle !
Pourquoi tant de mutisme sur une vérité aussi évidente ? Comment expliquer que parmi toutes les causes de la crise sociale avancées dans le débat public depuis 30 ans – certaines étant souvent farfelues et dangereuses – aucun politique n’ait jamais relevé ce point ?
Et pourtant…
Nous sommes entrés dans l’ère de la communication foudroyante, où l’image et les mots ont une portée psychologique puissante ; nos modes de consommation sont dictés, gérés et orientés par les médias, quels qu’ils soient ; la culture artistique a cédé au marketing de vente ; la télé-réalité inonde le petit écran, poussant les téléspectateurs à voter par portables sur des tarifs sur-taxés ; nous sommes maintenus dans un état de consommateur aux aguets, à l’affût de la moindre tentation, de la moindre illusion.
Comment ne pas voir la multiplication des publicités pour les crédits à la consommation ? Il ne faut pas s’étonner de voir les cas de surendettement s’envoler dans les hauteurs des chiffres lorsque l’on avalise un système qui pousse les plus fragiles d’entre nous dans la spirale de la précarité. C’est une condamnation à la déconstruction sociale… pour avoir simplement commis le délit de rêver être ce que la télévision et les médias véhiculent comme modèle.
‘Le libre arbitre’… voila la réponse de ceux qui soutiennent ce système. Mais le libre-arbitre nécessite les meilleures conditions possibles pour s’exercer sereinement. L’influence est un facteur parasitant le libre-arbitre. Qui niera que les incitations marketing, conçues sur la base de la recherche en psychologie, n’exercent pas une influence directe sur les consommateurs ?
Mais il suffit de regarder ce qui s’est produit chez nos voisins américains. Posons-nous une seule question à leur égard, la seule qui vaille d’être posée : qu’est ce qui, fondamentalement, sépare un américain d’un européen, d’un canadien ou de n’importe quel habitant d’un pays industrialisé appartenant au G8 ? Qu’est-ce qui fait qu’ils sont globalement plus violents, plus exposés aux risques de maladie et de nutrition, pour certains des ardents défenseurs du créationnisme ?
Leur histoire n’est pas plus violente que la notre, leur taux de chômage est plus faible (ndal : comme quoi, lorsque l’on raisonne en termes quantitatifs, on loupe toute la dimension sociale du problème), nous avons accès aux mêmes films, à la même musique, … rien ne devrait normalement les distinguer tant que ça de nous.
Sauf si on prend en compte la cause culturelle…
Les tout petits américains commencent leur vie de citoyen, la main sur le cœur, récitant le serment d’allégeance au drapeau des Etats-Unis. Certains doivent ensuite regarder les 5 minutes obligatoires de pub-vidéo gracieusement imposées par la grande multi-nationale de l’alimentation qui subventionne l’école. Dans les manuels scolaires, il est écrit dans certains Etats que le premier homme était Adam, la première femme Eve, et que nous ne sommes pas des animaux et que Dieu les a créé pour notre satisfaction personnelle. Plus tard, à 12 ans, papa a des chances d’offrir au fiston sa première arme à feu (qu’il a obtenu en cadeau de bienvenue en ouvrant un compte à une nouvelle banque)… pour chasser bien sur. Peu importe, le fiston a déjà tenu pleins d’armes à feu depuis l’âge de 6 ans, parce que « c’est cool les armes à feu, c’est un droit constitutionnel’…
A longueur de journée, leur télévision les abreuve de télé-réalité, de documentaires sur la police, les violences urbaines, les arrestations des méchants noirs et hispaniques, des publicités de la National Riffle Association, de Mc Donald’s (ou Wendy’s, ou Burger King, ou Hardy’s, ou Taco Bell, ou Kentuky Fried Chicken, ou… y en a tellement), des prêcheurs évangélistes, de jet-setteurs qui n’ont aucun talent sauf celui d’être très riche ou physiquement conforme aux modèles des magazines, …
La différence qui existe avec les américains est simple : nous ne vivons pas le même degré de culture de peur. Le message que nos voisins américains reçoivent à longueur de journée est ‘ayez peur, mais rassurez vous en consommant’… nous n’en sommes pas encore-là… mais nous y prenons sérieusement le chemin.
L’épisode de violences urbaines qui a focalisé l’attention des médias sur les banlieues est le premier symptôme de notre évolution. La situation est claire : nous avons des zones urbaines composées d’une grande diversité de communautés, et qui vivent tous dans les difficultés économiques et sociales. Tous sont aimeraient avoir accès à la réussite rapide, à la fortune, et à l’attention de la société. Certains bossent dur, et y arrivent péniblement. Beaucoup sont victimes de discriminations, de violences sociales, physiques et psychologiques. Notre société doit avoir le courage d’admettre qu’elle produit l’exclusion de certains de ses membres.
Et puis, tragiquement, quelques uns décident d’attirer les médias sur eux en brûlant des voitures, des maternelles ou encore des lieux de culte… la société de l’apparat, de la real-vie, est avant tout celle de l’orgueil… il ne s’agit pas de défier les valeurs de la République, il s’agit de passer au 20 heures et de créer l’évènement.
Ce que nous redoutons, c’est le début de cette culture de la peur qui s’est emparée de l’affaire des banlieues. L’on nous sort l’état d’urgence, on nous matraque des images de voitures calcinées, on nous met sous surveillance par vidéo, on stigmatise ‘la racaille’ que l’on va ‘nettoyer au Karsher’, on communique sur les interpellations des ‘gangs’… Dans le même temps, je m’interroges sur un code pénal qui prévoit des peines ridicules pour les crimes et délits, et qui organise les multirécidives ; je m’interroges sur le refus de laisser les avocats et les parties civiles enquêter pour compléter leurs dossiers ; je m’interroges sur l’absence d’un service civil national obligatoire.
Je m’interroges enfin sur une école qui a cessé d’être un lieu de transmission de savoir, pour devenir une pré-ANPE déficiente.
Cinq années avec les pleins pouvoirs politiques ne suffisent donc pas pour traiter l’ensemble de ces problématiques ? Cinq années d’opposition ne suffisent donc pas pour analyser la crise sociale comme étant avant tout culturelle ?
Le progrès social moderne ne sera accessible qu’à condition d’ériger une contre-culture à celle de la peur permanente, et de la consommation addictive. Nous devons apprendre à ‘vivre ensemble’ et non à ‘avoir peur de l’autre’.
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